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Parti libéral du Canada, député

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Débat exploratoire sur la montée de l’antisémitisme

Posted on 24 février 2015

L’hon. Irwin Cotler (Mont-Royal, Lib.):

Monsieur le président, le mois dernier, j’ai eu le privilège de participer à la première réunion de l’Assemblée générale des Nations Unies sur ce que je caractériserais de recrudescence alarmante de l’antisémitisme dans le monde. Cette réunion a eu lieu à l’occasion d’une journée importante de recueillement et de remémoration. Elle a eu lieu à l’occasion du 70e anniversaire de la libération d’Auschwitz, le camp d’extermination le plus meurtrier du XXe siècle, lieu d’atrocités si horribles qu’elles sont inimaginables, bien qu’elles aient néanmoins eu lieu.

À Auschwitz, 1,3 million de personnes ont été tuées, dont 1,1 million de Juifs. Ne nous méprenons pas: ces meurtres de Juifs ont été inspirés par le mouvement antisémite, mais l’antisémitisme, lui, est toujours vivant. Comme nous l’avons appris à nos dépens si tragiquement, ce mouvement commence avec les Juifs, mais il ne se termine pas avec les Juifs. Encore une fois, en France et ailleurs, les Juifs sont les canaris dans la mine du mal dans le monde.

[Français]

Cela a été démontré de façon claire et tragique par les récents attentats en France, notamment au supermarché Hyper Cacher et au centre communautaire juif de Nice, les attentats en Argentine et, plus récemment, par la fusillade lors de la célébration d’une bar mitzvah à Copenhague. Pourtant, ces incidents ne sont que la plus récente manifestation d’une montée plus généralisée de l’antisémitisme en Europe et dans le monde.

[Traduction]

J’aimerais faire part à l’assemblée ce soir de certaines réflexions et préoccupations au sujet de la condition juive, des agressions antisémites et des violations des droits de la personne, de la situation des Juifs dans le monde aujourd’hui et de la situation des régions du monde peuplées par les Juifs, de l’antisémitisme en tant que paradigme de la haine radicale et de l’Holocauste en tant que paradigme du mal radical.

Simplement dit, la thèse sous-jacente de mon discours ce soir, thèse que j’ai également présentée à l’Assemblée générale des Nations Unies, est que nous assistons à la montée graduelle, quasi-imperceptible et parfois tolérée d’un antisémitisme à la fois nouveau et ancien, global, complexe, virulent et même mortel. Nous y assistons depuis maintenant 40 ans. Il nous rappelle celui qui se faisait sentir dans les années 1930, et sa configuration actuelle est sans égale et sans précédent depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Ce nouvelle antijudaïsme recoupe en partie l’antisémitisme traditionnel — le député d’Ottawa-Centre a parlé de définitions et de cadres de travail, et je vais tenter d’en donner quelques-uns — mais s’en distingue. Il a trouvé sa première expression juridique, voire institutionnelle, dans la résolution « Le sionisme est une forme de racisme » des Nations Unies — laquelle, comme l’a dit le sénateur américain Daniel Moynihan, « a donné à l’abomination de l’antisémitisme l’apparence d’une sanction internationale légale » —, mais il va beaucoup plus loin. Définir le nouvel antisémitisme nécessite pratiquement un nouveau vocabulaire. La meilleure façon de le décrire est de le considérer dans l’optique de l’antidiscrimination, du droit à l’égalité et du droit international.

En un mot, l’antisémitisme classique ou traditionnel est la discrimination à l’égard des Juifs, la négation de leur droit de vivre en tant que membres égaux de la société où ils ont habitent, ou l’assaut contre ce droit. Le nouvel antisémitisme concerne la discrimination à l’encontre du droit du peuple juif de vivre en tant que membre égal de la famille des nations — le déni, ou l’assaut contre le droit du peuple juif de vivre —, Israël étant le « Juif collectif parmi les nations ».

Observant les intersections complexes entre l’ancien et le nouvel antisémitisme ainsi que l’incidence du nouveau sur l’ancien, Per Ahlmark, ancien vice-premier ministre de la Suède, a conclu catégoriquement — et l’on pourrait dire avec prémonition, compte tenu des événements du XXIe siècle — il y a une quinzaine d’années, que:

Comparativement à la plupart des flambées antisémites précédentes, ce [nouvel antisémitisme] est souvent moins dirigé contre des particuliers juifs. Il est surtout dirigé contre les Juifs collectifs, l’État d’Israël. Ces attaques entraînent une réaction en chaîne d’agressions contre des particuliers juifs et des institutions juives […]. Dans le passé, les antisémites les plus dangereux, étaient ceux qui voulaient un monde Judenrein, c’est-à-dire sans Juifs. Aujourd’hui, les antisémites les plus dangereux sont ceux qui veulent un monde Judenstaatrein, c’est-à-dire sans État juif.

Je vais résumer quatre indicateurs de ce nouvel-ancien antisémitisme. J’ai répertorié quelque 10 indicateurs, mais, en raison de contraintes de temps, je vais essayer d’en résumer quatre.

Le premier indicateur, et sa manifestation la plus meurtrière, est ce qu’on pourrait appeler l’antisémitisme génocidaire. Ce ne sont pas des mots que j’utilise à la légère. Je fais référence à l’interdiction de l’incitation directe et publique à commettre un génocide prévue dans la Convention sur le génocide, interdiction qui a motivé la Cour suprême du Canada à écrire que « l’Holocauste n’a pas commencé dans les chambres à gaz, il a commencé par des mots ».

Dans un jugement plus récent, le jugement Mugesera, la cour a encore une fois dit que l’incitation au génocide est un crime en soi, que des actes de génocide soient ou non commis ensuite. Malheureusement, nous avons vu quatre manifestations de cet antisémitisme génocidaire, lequel a atteint un seuil critique durant la guerre terroriste du Hamas contre Israël l’été dernier.

Premièrement, l’incitation à la haine et au génocide pratiquée par l’Iran de Khamenei. Si j’emploie ce terme, c’est pour faire la distinction avec le peuple iranien, lui-même assujetti à une répression massive.

Deuxièmement, la charte de mouvements terroristes comme le Hamas, qui sont publiquement voués à la destruction d’Israël et au meurtre de Juifs, où qu’ils soient.

C’est bien connu, soit, mais peu-être que les motifs antisémites de leur charte ne le sont pas. La charte du Hamas est truffée d’affirmations antisémites selon lesquelles les Juifs seraient responsables de la Révolution française, de la Première Guerre mondiale, de la Deuxième guerre mondiale, de la Société des Nations, des Nations Unies et de la fin du califat islamique. Elle se termine en affirmant que les Juifs sont responsables de toutes les guerres dans le monde.

Troisièmement, les fatwas ou appels au génocide lancés par les imams radicaux. À mon sens, cela ne relève pas de l’islam ordinaire. Ce n’est pas de l’islamisme. C’est une perversion de l’islam. Un certain nombre de mosquées à Berlin, à Paris, au Royaume-Uni et ailleurs ont publiquement préconisé le meurtre de Juifs, les Juifs et le judaïsme étant qualifiés d’ennemis perfides de l’islam, reléguant en quelque sorte les Juifs au rôle de Salman Rushdie dans les divers pays du monde.

Finalement, il y a eu des manifestations haineuses en Europe, l’été dernier, et d’autres ont suivi depuis. J’ai été témoin de certaines de ces manifestations remplies d’appels au génocide, réclamant l’envoi des Juifs à la chambre à gaz, accompagnées ou suivies par l’incendie de synagogues, d’attaques perpétrées contre des centres de la communauté juive, d’attaques contre des personnes identifiées comme étant d’origine juive ou de lieux associés à cette communauté. Tout cela a incité le président du Conseil central des Juifs d’Allemagne à me dire lors de notre rencontre à Berlin, en novembre dernier, que la conjoncture était à son pire depuis l’époque nazie. Il m’a dit que des bruits montaient de la rue: « Les juifs devraient être envoyés à la chambre à gaz, les Juifs devraient être brûlés. »

Comme l’a rapporté Roger Cukierman, le président du Conseil représentatif des institutions juives de France, ces moments ont été terrifiants. On criait « mort aux Juifs » dans les rues. Dans les quatre semaines couvrant la fin de juillet et le début d’août seulement, huit synagogues ont été la cible de bombes incendiaires. J’ai entendu des propos semblables de la part du président de la communauté juive de Belgique et ailleurs.

En un mot, Israël est le seul pays, et les Juifs, le seul peuple, à être les cibles constantes d’une incitation à la haine et au génocide cautionnée par des États, incitation qui se traduit par des attaques terroristes.

Le deuxième indicateur est la condamnation portée à l’échelle mondiale à l’endroit d’Israël et du peuple juif. On les accuse d’être l’incarnation du mal, d’être racistes, impérialistes, colonialistes, de faire de l’épuration ethnique, d’assassiner des enfants, de pratiquer le génocide comme les nazis et comme un État nazi, d’être l’incarnation des pires maux du XXe siècle et de tous les maux du XXIe.

Pour faire le point sur ce deuxième indicateur et clore mon intervention, je veux rappeler que le peuple juif n’est pas seulement le seul peuple à être la cible constante d’une incitation à la haine et au génocide cautionnée par certains États, mais qu’il est aussi le seul peuple à être lui-même accusé de génocide. Voilà le type d’incitation qui mène ou qui a mené à la perpétration d’attaques terroristes à son endroit.

Scott Reid (Lanark—Frontenac—Lennox and Addington, PCC):

Monsieur le président, il y a quelques années, j’ai été vice-président de la Commission d’enquête de la Coalition parlementaire canadienne de lutte contre l’antisémitisme. Le président de cette commission était notre ancien collègue, Mario Silva. Le député de Mont-Royal était aussi un membre éminent de la commission d’enquête et il a été l’un des principaux phares derrière ce projet.

La commission d’enquête a formulé un certain nombre de recommandations, dont la recommandation 24, qui se lit comme suit:

Reconnaissant que le travail des Nations Unies, en ce qui concerne Israël, ne relève pas du mandat de notre Commission d’enquête, nous recommandons donc que le Comité des affaires étrangères de la Chambre des communes mène une étude sur l’équité du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, notamment en ce qui a trait à l’insistance excessive qu’il met sur la violation présumée des droits de la personne par Israël alors qu’il ignore les cas flagrants de violation de ces mêmes droits par d’autres États membres.

Je soulève ce point parce que le comité des affaires étrangères n’est pas en mesure de le faire. Cependant, le sous-comité des droits de la personne et du développement international, qui relève du comité des affaires étrangères, peut suivre cette recommandation. Comme je préside ce sous-comité et que le député en fait aussi partie, j’aimerais savoir s’il est disposé à soulever ce point afin que le sous-comité puisse l’examiner d’ici la fin de la 41e législature.

L’hon. Irwin Cotler:

Monsieur le président, je pense que nous devrions soulever cette question. En fait, si j’avais eu plus de temps, j’aurais parlé de cette idée dans mon intervention.

Un des indicateurs les plus troublants de cet antisémitisme ancien et nouveau, c’est le fait qu’on le cache derrière des valeurs publiques universelles — en d’autres mots, sous le couvert protecteur des Nations Unies, sous l’autorité du droit international, sous la culture des droits de la personne et de la lutte contre le racisme. Tous ces éléments représentent des valeurs qu’ont à coeur les députés.

Par exemple, en ce qui concerne le couvert protecteur des Nations Unies, en décembre dernier, l’Assemblée générale de l’ONU a adopté 20 résolutions visant à condamner un seul État membre de la communauté internationale. Ce pays, c’était Israël. Les Nations Unies ont adopté quatre autres résolutions de condamnation visant le reste du monde. On a ainsi montré du doigt un État membre dans un geste discriminatoire visant à le condamner.

Pour ce qui est du fait d’invoquer le droit international, au mois de décembre, les États parties à la Convention de Genève, qui vise à protéger les droits de la personne à l’échelle internationale, ont mis seulement un État au banc des accusés, et ce, pour la troisième fois au cours des 50 dernières années. Ce pays, c’est Israël. Le Rwanda et le Darfour n’ont pas été inquiétés. Le seul État à avoir jamais été réprimandé en vertu de la Convention de Genève, c’est Israël.

Le troisième exemple correspond à ce que le député rapporte à propos du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, le défenseur des droits de la personne. C’est un organisme qui remporte notre aval. Or, environ la moitié de ses résolutions portent condamnation contre un unique État. Environ la moitié de ses séances extraordinaires visent à porter condamnation contre un seul État.

Pour conclure, j’ai pris la parole et j’ai comparu devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU. J’assure aux députés que, lorsqu’on prend connaissance de l’ordre du jour de n’importe quelle séance de ce conseil, le point 7 porte systématiquement sur les atteintes d’Israël aux droits de la personne dans les territoires occupés de la Palestine et le point 8, sur les atteintes aux droits de la personne dans le reste du monde.

Wayne Marston (Hamilton-Est—Stoney Creek, NPD):

Monsieur le président, au cours de mes neuf dernières années à la Chambre, nous avons beaucoup parlé des lieux et des époques où soit Israël, soit la communauté juive, ont été accusés d’actes violents ou, du moins, vilipendés.

Lorsque j’ai pris la parole plus tôt, j’ai mentionné au ministre que nous devions effectivement mettre en place des mesures de sécurité et avoir des lois pour protéger tous les Canadiens, mais je demande au député s’il convient que la sensibilisation doit constituer un volet essentiel de nos mesures. Je ne vois pas comment nous pourrions mettre fin à l’antisémitisme autrement. Nous pouvons empêcher un incident ou en arriver à pouvoir retracer des gens, mais nous devons changer les attitudes et cela doit venir de la compréhension.

J’aimerais l’entendre à ce sujet.

L’hon. Irwin Cotler:

Monsieur le président, je suis d’accord avec mon collègue pour dire que la sensibilisation est capitale. Un homme qui est un héros pour nous tous, Nelson Mandela, a parlé de la sensibilisation comme d’un agent de changement, de transformation, dans la lutte contre le racisme. Je pense que la sensibilisation est capitale, et le Protocole d’Ottawa sur la lutte contre l’antisémitisme mentionne explicitement l’importance de la sensibilisation en plus de faire d’autres recommandations, comme l’a mentionné le ministre du Multiculturalisme. Je recommande à la Chambre de donner suite aux recommandations formulées dans le Protocole d’Ottawa sur la lutte contre l’antisémitisme et d’en faire notre priorité dans nos relations avec les autres pays à cet égard.

L’hon. Carolyn Bennett (St. Paul’s, Lib.):

Monsieur le président, j’aimerais demander au député d’expliquer pourquoi l’antisémitisme est différent de toutes les autres formes de discrimination et de racisme.

L’hon. Irwin Cotler:

Monsieur le président, on pourrait se demander pourquoi nous tenons un débat exploratoire sur l’antisémitisme. Qu’en est-il des autres types de racisme et de discrimination dont nous devons nous soucier, comme l’a dit le député d’Ottawa-Centre?

Certaines caractéristiques de l’antisémitisme le rendent unique.

Premièrement, c’est la haine la plus ancienne et la plus persistance qui existe et, de ce fait, la plus meurtrière.

Deuxièmement, c’est la seule forme de racisme de dimension mondiale, de sorte qu’il existe même dans des pays où il n’y a pas de Juifs. Je viens de lire qu’il reste seulement environ 55 Juifs au Yémen. Les militants houthis, qui contrôlent le Yémen, affirment que leur premier objectif en matière de politique étrangère consiste à cibler les Juifs.

Troisièmement, le genre de racisme connu sous le nom d’antisémitisme est marqué par les caractéristiques dont j’ai parlé: une incitation à la haine, approuvée et orchestrée par l’État, qui peut mener jusqu’au génocide.

Quatrièmement, comme je l’ai dit, aucune autre forme de racisme ne se cache sous des valeurs publiques universelles.

Cinquièmement, à l’échelle mondiale, il y a une intensification dramatique des attentats antisémites contre des Juifs, des biens appartenant à des Juifs et des institutions juives. Cette pandémie de haine se traduit par le plus grand nombre d’attentats jamais perpétrés contre des Juifs, que ce soit en France, au Royaume-Uni ou dans toute l’Europe.

En dernier lieu, on assiste à une résurgence des propos diffamatoires classiques envers les Juifs. Je n’entrerai pas dans les détails, mais il y a environ six calomnies classiques, comme celle qui concerne les Protocoles des sages de Sion. Elles ont toutes été reprises dans un contexte mondial. Aucun autre peuple et, à mon avis, aucun autre État n’est visé par une telle liste de calomnies.

L’hon. Alice Wong (ministre d’État (Aînés), PCC):

Monsieur le président, je voudrais remercier mon collègue de Mont-Royal pour son intervention. Je sais qu’il coopère très étroitement avec le ministre du Multiculturalisme depuis des années dans le dossier de la lutte contre l’antisémitisme.

Le député pourrait-il nous parler de son expérience personnelle dans cet important dossier, en coopération avec le gouvernement et particulièrement avec le ministre du Multiculturalisme? Pourrait-il souligner les réalisations qui ont découlé de cette coopération?

L’hon. Irwin Cotler:

Monsieur le président, des députés de tous les partis, si je ne me trompe pas, ont uni leurs efforts pour former la Coalition parlementaire canadienne de lutte contre l’antisémitisme. Le ministre du Multiculturalisme a joué le rôle important dont il a été question tout à l’heure. Nous nous sommes rendus ensemble à Londres pour la conférence sur la lutte contre l’antisémitisme, en 2009. Le ministre y était. Il a joué un rôle central dans la tenue de la Conférence d’Ottawa sur la lutte contre l’antisémitisme, en 2010.

À Londres et à Ottawa, les participants ont adopté des déclarations et des protocoles importants dont le ministre a parlé ce soir.

Je termine en disant que je considère cet objectif et cet engagement comme communs aux députés de tous les partis. Le temps est venu de sonner l’alarme au sujet de cette haine mondialisée, qui est comme le canari dans la mine où le souffle du mal commence à sévir.

L’hon. Mauril Bélanger (Ottawa—Vanier, Lib.):

Monsieur le président, l’année dernière, j’ai eu l’occasion d’assister, à Budapest, à un séminaire que mon collègue de Mont-Royal a coprésidé en compagnie de quatre parlementaires européens de Pologne, d’Espagne, de Grèce et, je crois, des Pays-Bas. Le séminaire portait sur la lutte contre la montée de l’antisémitisme en Europe. Je pense que mon collègue devrait nous parler de ce qu’il a entendu à ce séminaire, qui a été passablement instructif et révélateur.

L’hon. Irwin Cotler:

Ce fut une expérience troublante, monsieur le président. Des parlementaires de nombreux pays européens étaient présents. La plupart de ceux qui faisaient partie du groupe que je présidais n’étaient pas juifs, mais tous se sont dit alarmés par la montée de l’antisémitisme dont ils étaient témoins, non seulement dans leurs pays, mais jusque dans leurs assemblées législatives.

Quel phénomène inquiétant. Je n’avais pas encore abordé la question sous cet angle, ce soir, mais ces parlementaires l’ont fait, eux. C’est dire l’importance de la sensibilisation, même auprès des assemblées législatives.

J’espère que nous pourrons en savoir plus sur cette manifestation de la haine, et surtout sur les moyens de la combattre efficacement.

(2215)

[Traduction]

L’hon. Gerry Byrne:

Monsieur le président, la députée a considérablement embrouillé les messages et les débats. J’aimerais préciser, à la lumière de mon expérience en Israël, où j’ai assisté aux travaux de la Knesset, que les débats sont plutôt intenses par moments. Les Israéliens se démarquent par leur avant-gardisme. Israël, une nation tout à fait démocratique, sait à la fois servir la démocratie et s’en servir. Il y a des débats perpétuels.

Signalons que personne, pendant notre débat à la Chambre, n’a dit que ceux qui critiquent Israël sont nécessairement antisémites. Nous avons plutôt dit, très clairement et d’un commun accord, que l’antisémitisme est un phénomène bien réel ancré dans la haine. Il ne trouve pas sa source dans les critiques, dans les discours de personnes de bonne foi, ou dans des valeurs honnêtes. Il trouve plutôt sa source dans la haine. Il incite à la violence et mènera à une ère d’intolérance.

Si ce message a semé la confusion dans l’esprit de la députée, je crains qu’il soit aussi mal interprété ailleurs. C’est pourquoi nous devons parler haut et fort, avec conviction et clarté, pour faire savoir que l’antisémitisme est une forme de haine et de violence qui ne sera pas tolérée. Il y a une place pour toutes les personnes en quête de paix, ouvertes à toutes les cultures et à tous les citoyens, et ouvertes à des discussions comme celles que nous avons tenues dans Humber—St. Barbe—Baie Verte. Voilà le message que nous pourrions tous retenir.

L’hon. Irwin Cotler (Mont-Royal, Lib.):

Monsieur le président, je félicite mon collègue de Terre-Neuve-et-Labrador de ses observations éclairées et inspirantes. Je le remercie d’avoir mentionné Jack Marshall, éminent collègue et important contributeur au Canada, et aussi d’avoir parlé du vandalisme et des menaces antisémites qui ont eu lieu aujourd’hui à Montréal. Peut-être les députés ignorent-ils que l’incident a eu lieu sur le chemin de la Côte-Saint-Luc, qui borde ma circonscription. Beaucoup des électeurs de la circonscription m’ont fait part de leurs préoccupations dans la foulée de ces événements survenus plus tôt.

Mais surtout, je suis heureux que le député de Terre-Neuve-et-Labrador m’ait si aimablement donné l’occasion de partager son temps de parole et m’ait invité à parler du Protocole d’Ottawa sur la lutte contre l’antisémitisme, un instrument essentiel dans la lutte contre l’antisémitisme au Canada et à l’étranger. Je m’en fais un plaisir, car beaucoup de députés en ont parlé ce soir. D’autres ont parlé de l’importance de l’éducation. Ces deux thèmes se rejoignent dans le Protocole d’Ottawa, un instrument éducatif dynamique qui informe les décisions politiques. J’aimerais en citer un extrait, car je pense que cela pourrait contribuer à notre apprentissage ce soir.

Plus tôt, le ministre des Finances a demandé ce qui est à la source de l’antisémitisme. Le Protocole d’Ottawa en parle justement. Il dit:

Nous sommes consternés par la recrudescence de la diffamation classique à l’endroit des Juifs, qui comprend les affirmations suivantes:
Les libations de sang (les Juifs utiliseraient du sang d’enfants dans leurs sacrifices rituels)
Les Juifs, « empoisonneurs de puits », et donc responsables de tous les maux du monde.
Le mythe des « nouveaux Protocoles des sages de Sion », faux document fabriqué par le régime tsariste proclamant un complot mondial juif dont le but ultime est la domination du monde et accusant les Juifs de contrôler les gouvernements, l’économie, les médias et les institutions publiques.
L’ironie qui consiste d’une part à nier l’existence de l’Holocauste et de l’autre à dénoncer la nazification des Juifs.

Enfin, le Protocole d’Ottawa donne une définition de l’antisémitisme, qui s’inspire de celle élaborée par l’Observatoire européen des phénomènes racistes et xénophobes, qui porte aujourd’hui le nom d’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne. Pour une raison qui m’échappe, elle ne s’y trouve plus, mais comme elle est citée dans de très nombreux programmes pédagogiques et initiatives parlementaires, je la reprends ici. La voici, telle qu’on la trouve dans le Protocole d’Ottawa. Elle couvre à la fois ce qu’on appelle l’antisémitisme « traditionnel » et le nouvel antisémitisme:

Exemples actuels non exhaustifs d’attitudes antisémites dans la vie publique, les médias, les écoles, au travail et dans la sphère religieuse:

Je vais me contenter de deux exemples, mais il y en a sept au total:

Appeler à tuer et à faire souffrir les Juifs, de même que soutenir ou justifier ces exhortations, au nom d’une idéologie radicale ou d’une vision religieuse extrémiste.
Faire des allégations mensongères, déshumanisantes, diabolisantes ou stéréotypées sur les Juifs en tant que tels ou sur le pouvoir des Juifs en tant que collectivité — par exemple les mythes sur une conspiration mondiale juive ou sur les Juifs contrôlant les médias, l’économie, le gouvernement ou les autres institutions de la société.

Le protocole traite ensuite d’une question très importante: il donne des exemples de manifestations d’antisémitisme relatives à l’État d’Israël. Voici un extrait tiré du protocole:

Nier au peuple juif le droit à l’autodétermination, en prétendant par exemple que l’existence de l’État d’Israël est une entreprise raciste.

Pendant la journée de Martin Luther King, je me suis souvenu que Martin Luther King Jr. avait l’habitude de dire qu’en niant au peuple juif le droit à l’autodétermination, on le privait d’un droit dont peuvent se prévaloir tous les pays du monde, y compris les pays d’Afrique, et que l’on faisait ainsi preuve d’antisémitisme.

Le protocole cite aussi l’exemple suivant:

Faire preuve d’une double morale en exigeant d’Israël un comportement qui n’est attendu ni requis d’aucun autre pays démocratique.

Soyons clairs: comme tous les autres pays, Israël doit assumer ses responsabilités en cas de violation des droits de la personne et du droit international humanitaire.

(2220)

Ce n’est pas parce qu’ils ont toujours souffert ou en raison de l’Holocauste que les Juifs sont plus égaux devant la loi. Personne ne peut affirmer qu’Israël est au-dessus des lois. Par contre, comme le montre l’exemple de ce soir, on refuse systématiquement l’égalité devant la loi à Israël, surtout sur la scène internationale. Le problème, ce n’est pas que les normes en matière de droits de la personne s’appliquent à Israël, mais qu’elles ne sont pas appliquées uniformément à tous les autres pays. Ce n’est pas qu’Israël doit respecter les droits de la personne, car il le doit, mais que les droits d’Israël méritent d’être, ni plus ni moins, respectés de la même manière.

Un autre exemple, c’est l’idée d’utiliser les symboles et les images associés à l’antisémitisme classique — y compris les allégations voulant que les Juifs aient tué Jésus, entre autres — pour représenter Israël ou les Israéliens, ou de comparer les politiques israéliennes actuelles à celle des nazis, ou de tenir les Juifs collectivement responsables de toutes les mesures prises par l’État d’Israël. Mais, de toute évidence, comme on peut le lire dans le protocole, les critiques à l’égard d’Israël, tout comme celles dirigées à l’égard de n’importe quel pays, ne peuvent pas être qualifiées d’antisémites.

Permettez-moi de terminer en citant une de mes déclarations figurant dans le protocole d’Ottawa:

Soyons clairs: le fait de critiquer Israël n’est pas antisémite, et prétendre le contraire est inacceptable. Par contre, isoler Israël au motif de condamnations sélectives et d’opprobre — sans parler de lui refuser le droit d’exister ou de chercher à le détruire — est discriminatoire et haineux, et affirmer le contraire est malhonnête.

Puisque le Protocole d’Ottawa conclut en demandant aux parlementaires en particulier d’adopter la définition pratique d’antisémitisme de l’EUMC, laquelle ne semble plus être en vigueur, et d’entériner son application dans la loi existante, je demande à tous les députés d’utiliser le Protocole d’Ottawa pour lutter contre l’antisémitisme comme référence-cadre pour l’ancienne et la nouvelle définition d’antisémitisme et d’en faire le modèle pour comprendre l’antisémitisme, pour élaborer nos politiques à cet égard et pour déterminer les mesures que nous prenons à l’échelle nationale et internationale.

(2225)

Harold Albrecht (Kitchener—Conestoga, PCC):

Monsieur le président, nous avons ce soir une discussion très posée, et je suis heureux qu’il ne s’agisse pas d’un débat. Je tiens à remercier le député du leadership incroyable dont il fait preuve dans le dossier des droits de la personne en général et, plus particulièrement, dans celui de la lutte contre l’antisémitisme.

Je tiens à assurer au député que, même si je suis un disciple de Jésus Christ et qu’il utilisait ses propres termes pour parler de Jésus, les Églises dont nous sommes membres dans ce parti considèrent certainement que la foi juive est la fondation de notre confession, et nous apprécions le peuple juif. Je sais qu’il sait déjà cela, mais je souhaitais faire ce commentaire publiquement et le remercier de son bon travail.

Aujourd’hui, j’ai été consterné de voir certaines des choses qui se sont produites à Montréal. Je saurais gré au député, qui est de cette région, de nous dire ce qu’il en pense. Je tiens à ce que le député et tous nos amis juifs sachent que nous leur témoignons notre solidarité.

L’hon. Irwin Cotler:

Monsieur le président, ce qui a troublé les gens aujourd’hui, à Montréal, et, comme je l’ai dit, dans une partie de ma circonscription et celle d’à côté, ce n’est pas seulement l’acte de vandalisme à caractère antisémite, mais aussi la menace qui l’accompagnait. C’est la nature haineuse de la menace qui a troublé et perturbé les gens.

Il a été question de sensibilisation ici, ce soir, et toute démarche préventive doit en tenir compte, car la sensibilisation à l’antisémitisme, à son histoire, à ses dangers et au risque que ce problème puisse s’étendre au-delà de la communauté juive, si elle est bien intégrée et se reflète dans les comportements, contribuera au bien-être des juifs, mais aussi de l’ensemble de la société.

John Carmichael (Don Valley-Ouest, PCC):

Monsieur le président, c’est un honneur pour moi de participer au débat de ce soir sur la montée de l’antisémitisme dans le monde.

Ce soir, je vais partager mon temps de parole avec le député de Willowdale. Je lui suis d’ailleurs reconnaissant de prendre aussi la parole.

Il est bien connu que la promotion et la défense de la liberté de religion sont une priorité de la politique étrangère canadienne. Nous croyons que les sociétés qui protègent la liberté de religion ou de croyance sont plus susceptibles de protéger tous les autres droits universels et libertés fondamentales. Par l’intermédiaire du Bureau de la liberté de religion créé au sein du ministère des Affaires étrangères et dirigé par l’ambassadeur Andrew Bennett, le Canada s’active sur la scène internationale à combattre l’antisémitisme et d’autres formes d’intolérance fondées sur la religion ou les croyances.

Le Fonds pour la liberté de religion appuie trois initiatives de lutte contre l’antisémitisme.

Le fonds soutient le mandat du Bureau des institutions démocratiques et des droits de l’homme de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, l’OSCE, au moyen d’une enveloppe de 500 000 $ destinée à la promotion de la liberté de religion, surtout à la lumière de la montée de l’antisémitisme et de la discrimination que subissent les chrétiens et les musulmans dans certains États membres de l’OSCE. Le projet vise à favoriser l’adoption de normes internationales en matière de liberté de religion, en particulier dans le centre de l’Asie et le sud du Caucase.

Le fonds a également appuyé la fondation d’Auschwitz-Birkenau en lui versant 400 000 $ pour l’aider à préserver le lieu commémoratif d’Auschwitz-Birkenau, qui figure sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.

La Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste de 2015 de l’UNESCO constitue le plus récent projet à jouir de l’appui du fonds. D’une valeur de 100 000 $, le projet vise à mobiliser les décideurs pour favoriser l’adoption de politiques de promotion de l’éducation sur l’Holocauste, de prévention des génocides et de sensibilisation à l’Holocauste au moyen de divers outils pédagogiques. Le 27 janvier dernier, bon nombre de députés et de ministériels ont assisté aux cérémonies émouvantes qui se sont tenues dans le monde entier.

Comme le savent les députés, le Canada est devenu en 2009 un membre en bonne et due forme de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste. L’ambassadeur Andrew Bennett a été nommé en mars 2014 à la tête de la délégation canadienne auprès de cet organisme.

Le Canada encourage activement tous les États à adopter une politique de tolérance zéro envers l’antisémitisme. Les États peuvent notamment devenir membre de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste et appuyer les principes établis dans le Protocole d’Ottawa. Ce protocole a été conclu à la suite d’une vague inquiétante d’antisémitisme qui a déferlé au Canada, notamment sur les campus de nombreuses universités.

Je tiens à féliciter le député de Mont-Royal pour son intervention et à le remercier des définitions et des importantes mesures qu’il nous a expliquées.

Le Protocole d’Ottawa exhorte les universités à combattre l’antisémitisme:

[…] avec la même énergie qu’elles mettent à lutter contre les autres formes de haine. Plus précisément, les universités devraient être invitées à définir clairement ce qu’on entend par antisémitisme, à en fournir des exemples concrets et à veiller à l’application stricte de leur code de conduite, et ce, tout en protégeant la liberté d’expression et le principe de la liberté universitaire […] La discrimination ne devrait être aucunement tolérée dans le milieu universitaire.

Le Canada doit continuer à lutter contre l’antisémitisme en utilisant tous les moyens dont il dispose. Je suis heureux d’être l’un de ceux qui militent en faveur de l’application de la politique de la tolérance zéro tant dans nos universités qu’ailleurs dans le monde. Les mots « plus jamais » doivent résonner haut et fort: plus jamais l’holocauste, plus jamais l’antisémitisme. Il ne faut ménager aucun effort pour lutter contre ce fléau.

(2230)

L’hon. Irwin Cotler (Mont-Royal, Lib.):

Monsieur le président, en raison des contraintes de temps, je propose à mon collègue, s’il le souhaite, de parler de façon plus détaillée des autres éléments du Protocole d’Ottawa. Il a surtout parlé de la partie concernant les universités. Toutefois, le protocole contient d’autres paragraphes qui exhortent les parlementaires à agir, et je me demandais s’il voudrait parler d’un ou de plusieurs de ces paragraphes.

John Carmichael:

Monsieur le président, le Protocole d’Ottawa était important parce qu’il définissait clairement des enjeux qui devaient être mis de l’avant et discutés. Aujourd’hui, nous avons l’occasion incroyable de nous réunir en tant que collègues pour discuter ensemble de ces enjeux et nous entendre clairement pour dire que ce problème doit être réglé.

Le député parle du Protocole d’Ottawa. Je veux aborder un élément que j’ai trouvé particulièrement bouleversant.

La commission d’enquête a malheureusement conclu que le fléau de l’antisémitisme s’aggrave au Canada, surtout sur les campus de nos universités.

Le rapport donne de nombreux exemples d’antisémitisme sur divers campus, y compris l’incident déplorable qui est survenu à l’Université York en 2008 lorsque des étudiants juifs fréquentant cet établissement ont été pourchassés par une foule qui les narguait et tenait des propos antisémites, les forçant à se barricader dans la résidence Hillel.

Il y a tout un tas d’autres exemples, mais il est important que nous déterminions où ce genre d’incident se produit et que nous tenions les coupables responsables de leurs actes. Le Protocole d’Ottawa nous donne les outils et les capacités nécessaires pour atteindre ces objectifs.

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